Juste du vent
Un texte sur les petites idées simples qui empêchent parfois les problèmes d’exister avant qu’un système complexe doive les détecter.
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Il y a un pattern que je vois revenir souvent quand je parle avec des développeurs, des designers, des et, plus généralement, du monde un peu fatigué de passer leurs journées dans la grande machine moderne du logiciel: une fois la lune de miel passée, beaucoup de gens n’ont pas tant de plaisir que ça à utiliser les outils d’IA.
Hein ?
Pas parce que les outils sont inutiles. Ça serait trop facile. La vérité fatigante, c’est qu’ils sont utiles. Parfois extrêmement utiles. Parfois utiles d’une façon qui te fait regarder ton écran en te disant: « Bon, ben. J’imagine que c’est ça, le futur. » Mais l’utilité, ce n’est pas la même chose que le plaisir. Et la productivité, ce n’est pas la même chose que le sens.
C’est là-dessus que je bloque encore.
Ça fait environ six mois que j’utilise des assistants de code avec IA, surtout . J’ai approché la chose avec ce que j’appellerais une bonne dose de scepticisme. Je voulais comprendre ce qui était réel et quelle partie de l’histoire était juste une gang de monde en train de vendre des pelles pendant la ruée vers l’or.
Le marketing autour de l’IA n’a pas aidé. J’aime beaucoup l’idée de Seth Godin selon laquelle un bon marketing revient souvent à dire: « Les gens comme nous font des choses comme ça. » Tu parles à du monde qui partage déjà une partie de ta vision du monde. Mais la façon dont les outils d’IA sont vendus donne souvent l’impression inverse. C’est de la peur, du hype, des promesses floues, avec un bruit de fond constant qui dit: « Si tu n’utilises pas ça, t’es déjà mort. »
Les gens comme nous font des choses comme ça? Non. Les gens comme nous sont apparemment en retard, obsolètes, et devraient se sentir mal de ne pas transformer chaque pensée en avant l’heure du dîner.
Ce genre de marketing ne colle pas avec moi. Ça m’épuise. Ça me donne envie d’aller dehors toucher du gazon, ce qui est inconvénient parce que je travaille en tech et que toucher du gazon, c’est pratiquement une panne de service.
Je repoussais donc l’essai de ces outils-là depuis longtemps, justement à cause du hype. Mais après avoir entendu le village au complet me dire: « Man, depuis décembre, je n’écris presque plus une ligne de code », j’ai commencé à me demander si ce n’était pas moi, finalement, l’idiot du village. Alors rendu au mois de mars, ben, je m’y suis mis.
Ma lune de miel, elle, est arrivée autour d’avril.
Je suis passé par là. Le premier rush de demander quelque chose en langage naturel et de voir une partie de ta vision apparaître à l’écran en cinq minutes, c’est vraiment quelque chose. Ce n’est pas parfait. Ce n’est pas toujours bon. Mais c’est là. Assez vivant pour que ton cerveau commence à faire des calculs dangereux.
Peu de temps après, je me retrouvais avec des de 12 000 lignes dans une seule journée, une facture d'hébergement qui avait l’air d’avoir développé un problème de jeu, et probablement l’équivalent CO₂ d’un Dodge Ram en train de faire un burnout de cinq heures dans le stationnement d’un Costco.
Même ma blonde a fini par remarquer que je pouvais maintenant programmer n’importe quand. Avant, un petit regard absent pouvait vouloir dire que je pensais à l’Empire romain, comme tout gars mi-trentaine qui se respecte. Maintenant, elle me voyait fixer le vide et se demandait si j’étais en train de coder en catimini sur mon cell. Elle n’avait pas complètement tort non plus. À partir du moment où ton backlog devient portable, même aller aux chiottes commence à ressembler à une opportunité de productivité.
Je suis aussi un joueur assidu de Factorio (pour les connaisseurs), ce qui veut dire, en d’autres mots, que l’automatisation m’excite un peu trop.
Ce sont des petites machines à dopamine. À un moment donné, je me suis mis à utiliser . J’avais un vault rempli d’idées et d’outils que j’avais toujours voulu bâtir, et j’ai arrangé les choses pour qu’autour de minuit, juste avant le reset de mes , OpenClaw vérifie s’il m’en restait et lance une série de processus Codex en parallèle pendant que je dormais.
Le matin, je me réveillais et je mangeais mon bol de slop d’IA. Je regardais ce qui avait été généré pendant la nuit, je demandais des changements, je chialais sur des détails, je gardais les parties qui fonctionnaient, je jetais les parties clairement possédées, et j’essayais de décider si j’avais vraiment été productif ou si je venais simplement de me créer une nouvelle job comme concierge de ma propre usine de robots. Honnêtement, une partie de ce qui est sorti de là était impressionnante. Il y a même des choses que « j’ai » bâties pendant cette période que j’utilise encore plusieurs mois plus tard. Je vais probablement continuer à les utiliser et à les améliorer.
Donc non, ce n’est pas un article pour dire que l’IA, c’est de la marde. Ce serait réconfortant, mais ce serait faux.
Après environ un mois d’expérimentations, mon ordinateur était essentiellement devenu une petite usine hantée. J’ai essayé des modèles locaux. J’ai essayé des optimiseurs de tokens. J’ai essayé de connecter des systèmes de design à . J’ai poursuivi chaque petit workflow qui me faisait penser: peut-être que c’est celui-là qui change tout. Et puis, étrangement, j’ai fini par manquer de façons d’être impressionné.
Ou plus exactement, j’ai commencé à me sentir vide.
La vérité, c’est que je suis un artiste déguisé. Il se trouve juste que mon pinceau, c’est du code. Montrer à quelqu’un un outil que j’ai fait, le voir l’utiliser, l’entendre me dire que ça l’a aidé, que ça a changé quelque chose pour lui, voir la petite étincelle de « ah, ça me simplifie vraiment la vie », c’est ça qui m’intéresse. J’aime faire des choses. Pas juste avoir des choses.
Et l’énorme pile de stock que j’ai générée en avril, même quand elle venait de mes idées, ne me donnait pas complètement l’impression que c’était mon travail. C’était mon goût, ma direction, mes prompts, mes corrections, mon sens du produit. Mais est-ce que c’était mon œuvre? Je ne le sais toujours pas. C’est la question à laquelle je reviens constamment: à quoi ça sert d’avoir une belle peinture si tu n’as pas l’impression de l’avoir peinte?
Plus j’utilisais l’IA dans mes propres projets, plus je me sentais pris dans sa logique. Quand un projet commence à avancer à la vitesse de l’IA, ça devient plus difficile de ralentir pour se demander: « Est-ce que je tiens vraiment à ça? » Tu génères plus, tu comprends moins, et un jour tu ouvres ton codebase avec l’impression d’entrer dans une maison où l’hypothèque est à ton nom, mais où quelqu’un d’autre a choisi tous les meubles.
Quand je repense à ce mois-là, je ne crois pas que l’IA m’ait rendu plus productif dans le sens qui compte vraiment. Sur papier, oui, absolument. La courbe monte. L’output est absurde. La vélocité a l’air incroyable. Si tu mesures le nombre de choses qui existent techniquement maintenant, l’IA a l’air d’un miracle. Mais est-ce que j’ai mieux compris le produit? Est-ce que j’ai fait quelque chose de plus juste? Est-ce que ça a créé quelque chose auquel des gens tenaient réellement?
Je suis moins convaincu.
Et c’est ça qui est fatigant, parce que je sais très bien à quel point ces outils sont puissants.
J’écris surtout du code pour mes propres projets et mes propres entreprises. Je fais un peu de consultation, mais je ne suis pas habituellement assis dans la roadmap de quelqu’un d’autre à essayer de sortir des tickets le plus vite possible. Dans ce contexte-là, je comprends très bien pourquoi l’IA est attirante. Une job, c’est une job. Sortir les choses plus vite a de la valeur. Être plus compétitif a de la valeur. On ne peut pas demander à chaque développeur de se soucier profondément de chaque bouton, de chaque abstraction, de chaque petite décision cachée dans un codebase dont plus personne ne se souviendra dans six mois.
Des fois, good enough is good enough. Et honnêtement, j’ai déjà été le problème. Dans le passé, j’ai ralenti des équipes parce que pour moi, le chemin comptait autant que la destination. Je tenais trop aux détails. Je voulais que la chose soit bien faite, qu’elle sonne juste. J’ai fait staller des projets parce que je n’arrivais pas à lâcher prise sur des détails qui, peut-être, ne comptaient pas tant que ça pour les autres.
Avec le temps, j’ai appris quelque chose d’utile sur moi-même: je ne suis pas capable de faire du travail auquel je ne crois pas. Si je ne vois pas la valeur, je ne peux pas faire semblant très longtemps. Alors j’ai appris à lâcher prise, ou à partir.
Pas de façon dramatique. Pas comme un grand geste artistique. Simplement parce que c’est mieux pour tout le monde.
Mais c’est là que l’IA devient inconfortable, parce que beaucoup de gens n’ont pas signé pour cette version du travail. Beaucoup de travailleurs créatifs se font demander d’utiliser l’IA, non pas parce que ça rend leur travail plus significatif, mais parce que ça rend le chiffrier plus beau. Et peut-être que c’est inévitable. Une entreprise regarde l’IA et se dit: « Si on n’oblige pas les gens à utiliser ça, comment est-ce qu’on va rester compétitifs? » C’est pour ça que vendre l’IA avec de la peur fonctionne aussi bien. Tout le monde a l’impression d’être en retard. Tout le monde a l’impression que quelqu’un d’autre shippe plus vite. Tout le monde a l’impression qu’il y a un jeune de 22 ans quelque part qui lance 14 startups avant déjeuner pendant que ton équipe débat encore du texte sur un esti de bouton.
Je l’ai senti aussi. Cette pression-là, cette petite panique, ce sentiment de: « Il faut que je me place avant que tout le monde prenne de l’avance. » C’est facile de rire du hype jusqu’à ce que le hype entre dans ta tête et commence à sonner comme une stratégie.
À un moment donné, tu te surprends à penser: bon, même si je n’aime pas vraiment ce que ça donne, j’ai comme pas le choix de dire que j’utilise ça, sinon je vais avoir l’air d’un cave. Pas nécessairement parce que ça rend mon travail meilleur. Pas nécessairement parce que ça me rend plus fier de ce que je fais. Mais parce que dans le petit théâtre social de la tech, ne pas utiliser l’IA commence à ressembler à arriver à une réunion avec un fax sous le bras.
J’ai même dû passer par le deuil étonnamment irritant de laisser aller mon setup lourdement macroé, le genre de setup qui m’avait bien servi pendant des années et qui me donnait l’impression d’avoir un petit avantage mécanique sur le chaos. Il y a une fierté très particulière qui vient avec le fait de sauver quelques secondes sur du travail répétitif, de tuner ton éditeur jusqu’à ce qu’il donne l’impression d’être une extension de tes mains, de bâtir ces petits systèmes qui te rendent plus rapide sans te donner l’impression d’être retiré du travail. Mais à un moment donné, j’ai dû admettre l’évidence: même à mon peak personnel de performance en programmation, même avec tous mes , mes raccourcis, ma mémoire musculaire et mes petits trucs de programmeur système, je suis encore plus lent que ces outils-là pour produire du code. Je le suis vraiment :(
À un moment donné, il faut se demander si tout ça nous aide à faire du meilleur travail ou simplement plus de travail. Il faut se demander si l’outil enlève de la friction dans le processus ou s’il t’enlève, toi, du processus. Il faut se demander si tu es encore en train de bâtir quelque chose, ou si tu es simplement en train de gérer l’output d’une machine qui ne se soucie de rien.
C’est un peu la différence entre un ébéniste qui revoit, quinze ans plus tard, un meuble qu’il a fait de ses mains, et le gars qui surveillait la chaîne de montage dans une usine IKEA en attendant que quelqu’un pogne les nerfs en essayant de l’assembler chez eux. Dans les deux cas, il y a un meuble. Dans les deux cas, techniquement, quelqu’un peut s’asseoir dessus, poser une lampe dessus, dire que ça fait la job. Mais le rapport à l’objet n’est pas le même. Le rapport au travail non plus.
Et c’est peut-être ça qui est fatigant quand tu deviens bon dans quelque chose. Tu ne vois plus juste le meuble. Tu vois les joints, le bois, les compromis, les raccourcis, les coins coupés. Tu vois ce que ça aurait pu être. Des fois, être expert, c’est juste avoir développé une meilleure capacité à être déçu.
Alors, est-ce que c’est ton travail ou non?
Honnêtement, j'ai de la misère encore avec cette question-là.
Ce dont je suis plus certain, c’est que mesurer la productivité en lignes de code par jour avait probablement déjà un plafond assez bas. À un moment donné, écrire du code plus vite cesse d’être le , l’avantage difficile à copier. On peut déjà écrire du code plus vite qu’on peut prendre de bonnes décisions d’affaires, plus vite qu’on peut recevoir du vrai feedback client, plus vite qu’on peut rester assis avec un problème assez longtemps pour le comprendre. La vitesse aide quand tu sais où tu t’en vas. Elle devient beaucoup moins utile quand tu lances simplement plus de choses sur le mauvais mur, avec plus de confiance.
Et c’est peut-être ça que l’IA révèle plus qu’elle ne règle.
Écrire du code n’était pas la partie difficile du développement logiciel. Peut-être que ça ne l’a jamais été. La partie difficile, c’est de trouver quelque chose dont les gens se soucient. Écouter attentivement. Comprendre la forme du problème. Proposer une solution qui semble évidente seulement après que quelqu’un l’a dite à voix haute.
Je ne pense pas qu’on peut manufacturer ça. Et je ne suis pas certain d’en avoir envie.